Comment ministères et régulateurs fédèrent un secteur autour d'un défi
Ministère ou régulateur : fédérer un secteur autour d'un défi, ouvrir les données, tester les règles en sécurité et agir sur ce qui marche.

Comment ministères et régulateurs fédèrent un secteur autour d'un défi
Un ministère ou un régulateur fédère bien un secteur lorsqu'il choisit un problème qu'aucune entreprise ni aucune administration ne peut résoudre seule, qu'il use de son pouvoir de rassemblement pour mettre les bons acteurs autour de la table, qu'il apporte ce que seuls les pouvoirs publics peuvent apporter (des données, de la souplesse réglementaire, un premier client, une norme future claire), et qu'il s'engage à l'avance à agir sur ce qui fonctionne. Les organismes publics disposent ici d'un avantage unique : quand ils appellent, on vient. Ce même avantage est aussi le principal risque, car un défi fédérateur qui se termine en discours sans changement apprend à tout un secteur à ne plus répondre.
Cet article porte précisément sur le rôle de fédérateur. Pour la vue d'ensemble, voir Innovation d'écosystème. Pour un événement unique, limité dans le temps et organisé par plusieurs partenaires, voir Le hackathon d'écosystème.
Ce que l'État apporte et que personne d'autre ne peut apporter
Une entreprise peut organiser un défi. Une fédération professionnelle aussi. Mais un organisme public détient des leviers que les autres n'ont pas, et un défi fédérateur doit en mobiliser au moins un :
- Le pouvoir de rassembler. Des concurrents s'assoient dans la même salle si un ministère le leur demande.
- Les données. Les pouvoirs publics détiennent souvent la seule vue complète d'un secteur : immatriculations, licences, inspections, flux.
- Les règles. Un régulateur peut clarifier, ajuster ou assouplir temporairement une règle pour qu'une nouvelle approche soit testée en toute sécurité. Le « bac à sable réglementaire » (regulatory sandbox) en est la forme la plus connue ; la Financial Conduct Authority britannique a ouvert le sien en 2016, et la Banque centrale saoudienne (SAMA) a lancé le sien en 2018 pour les fintechs.
- Les achats. L'État peut être le premier client, ce qui, pour une solution nouvelle, peut compter davantage qu'un prix.
- Les normes. Annoncer ce qui sera exigé demain donne au secteur une raison d'investir dès aujourd'hui.
Si votre défi ne mobilise aucun de ces leviers, demandez-vous si un organisme public doit vraiment le piloter.
Comment fédérer un secteur, étape par étape
- Choisir un problème qui appartient au secteur, pas à vous. Un bon défi fédérateur porte sur un problème dont la cause se répartit entre de nombreux acteurs : le gaspillage alimentaire tout au long d'une chaîne d'approvisionnement, les délais d'un parcours d'autorisation, les pénuries de compétences dans une filière. Construisez une carte d'écosystème du secteur autour de ce problème avant toute annonce. Si le processus de votre propre administration est la cause principale, corrigez-le d'abord en interne.
- Parler au secteur avant de concevoir le défi. Interrogez un échantillon représentatif d'acteurs : grandes entreprises, PME, startups, associations d'usagers, autres administrations. Demandez-leur où se situe réellement le problème et ce qui les empêche de le régler. Une cartographie des parties prenantes montre qui a de l'influence et qui est concerné ; veillez à ce que les petits acteurs soient entendus, pas seulement les plus grands.
Formuler un seul défi avec un résultat mesurable. Utilisez un arbre à problèmes pour vous accorder sur la cause, puis rédigez une seule question « Comment pourrions-nous » et un résultat que le secteur reconnaîtra : « diviser par deux le délai entre la demande et l'obtention de la licence pour une petite entreprise alimentaire ». Un défi par édition. Un ministère qui lance cinq défis à la fois n'en mène généralement aucun à bien.
Décider de ce que l'État mettra sur la table. Soyez explicite : quels jeux de données vous ouvrirez et comment ; quelles règles peuvent être testées de manière encadrée et avec quelles garanties ; s'il existe un engagement d'achat pour les solutions retenues ; quelle norme ou quelle politique pourrait suivre. C'est cette offre qui conduit le secteur à prendre le défi au sérieux.
Fixer des règles de participation équitables et transparentes. Publiez qui peut participer, comment les solutions seront évaluées, quel accompagnement les participants recevront, ce qu'il advient de leur propriété intellectuelle et de leurs données, et comment les conflits d'intérêts sont gérés. Dans un secteur régulé, les participants doivent savoir que leur participation ne sera pas utilisée contre eux dans le cadre de la supervision.
Procéder par étapes. Un déroulé courant : un appel ouvert ; une présélection ; une période de développement ou de test avec des données réelles ou dans un environnement encadré ; une décision. Utilisez une feuille de route pour rendre publiques les étapes et les dates, et respectez-les.
Tester en conditions réelles, avec des garde-fous. L'intérêt d'un défi fédérateur est d'apprendre ce qui fonctionne en pratique. Offrez aux solutions présélectionnées un test encadré : un groupe d'usagers limité, une durée définie, des limites convenues et un suivi. Convenez à l'avance de ce qui justifierait d'arrêter un test plus tôt.
S'engager à agir sur les résultats. Avant l'ouverture du défi, décidez de ce que l'État fera si une solution fonctionne : l'acheter, modifier une règle, publier des lignes directrices, fixer une norme, financer le passage à l'échelle. Écrivez-le et dites-le publiquement. Cet engagement, à lui seul, fait plus pour la participation que n'importe quel prix.
Rendre compte au secteur. Publiez ce que vous avez appris, y compris ce qui n'a pas fonctionné et pourquoi. Un plan de communication avec les parties prenantes tient les participants et le reste du secteur informés entre les étapes. Utilisez un arbre de KPI pour relier le résultat phare à ce que chaque partie du secteur peut influencer.
Préparer l'édition suivante. Les défis sectoriels construisent la confiance dans la durée. La deuxième édition est plus facile à organiser, et attire des participants plus solides, si la première a visiblement changé quelque chose.
À faire et à éviter
À faire
- Choisir un problème que le secteur ressent déjà, et non un problème que seul l'État perçoit.
- Mettre sur la table un vrai levier public : données, règles, achats ou normes.
- Écouter les petits acteurs et les usagers, pas seulement les grandes entreprises.
- Publier les règles, les critères et le calendrier, et s'y tenir.
- Décider à l'avance de ce que vous ferez d'une solution qui fonctionne.
- Rendre compte de ce que vous avez appris, échecs compris.
À éviter
- Lancer le tout par une cérémonie et une longue liste de défis.
- Laisser les plus grands acteurs historiques concevoir seuls le défi. Ils peuvent préférer que le problème reste entier.
- Demander aux participants de partager des données sensibles sans protections claires.
- Utiliser le défi pour éviter de corriger votre propre processus.
- Mener un test sans limites convenues, sans suivi et sans règle d'arrêt.
- Mesurer la réussite au nombre de candidatures reçues. Mesurez ce qui a changé dans le secteur.
Exemple fictif
Exemple fictif. Le régulateur national de la sécurité alimentaire d'un pays européen voulait réduire le gaspillage alimentaire dans la restauration. Restaurants, grossistes et associations disaient tous la même chose : les excédents pourraient être donnés, mais l'incertitude sur la responsabilité et sur les règles d'étiquetage des dates les en empêchait.
Le régulateur a commencé par interroger un ensemble varié de chaînes de restaurants, de cafés indépendants, deux grossistes, des associations d'aide alimentaire et les collectivités locales chargées des inspections. Une carte d'écosystème a montré que l'obstacle n'était pas logistique mais tenait à la confiance : personne n'était sûr de ce que les règles autorisaient.
Le défi s'énonçait ainsi : « Comment pourrions-nous rendre simple et sûr, pour tout établissement de restauration, le don des excédents alimentaires le jour même ? » Le régulateur a mis trois choses sur la table : une clarification écrite de la manière dont les règles existantes s'appliquaient au don le jour même, une période de test encadrée dans deux villes avec des contrôles de sécurité convenus, et l'engagement de publier des lignes directrices officielles fondées sur ce qui fonctionnerait.
Quatorze propositions sont arrivées, d'applications mettant en relation donateurs et associations à de simples kits d'étiquetage. Cinq ont été testées pendant trois mois. Deux ont bien fonctionné ; une a soulevé des questions de sécurité et a été arrêtée plus tôt en application de la règle convenue. Le régulateur a publié des lignes directrices tirées du test et annoncé une deuxième édition consacrée aux excédents de la grande distribution.
Les questions qu'on nous pose
Qu'est-ce qu'un bac à sable réglementaire ? Un dispositif encadré dans lequel un régulateur permet à des entreprises de tester de nouveaux produits ou de nouvelles approches avec de vrais utilisateurs, dans des limites convenues et sous une supervision étroite, parfois avec des règles précises clarifiées ou ajustées pour le test. Les régulateurs financiers ont fait connaître l'idée ; elle s'est depuis étendue à d'autres secteurs.
En quoi un défi sectoriel diffère-t-il d'un hackathon ? Un hackathon est un événement qui dure une journée ou quelques jours. Un défi sectoriel est un programme de plusieurs mois, avec des étapes, des tests en conditions réelles et un engagement de l'État à agir sur les résultats. Un hackathon peut constituer une étape d'un défi sectoriel.
Qui doit participer à un défi d'innovation piloté par l'État ? Toute personne qui peut contribuer à la solution et toute personne qu'elle concerne : grandes et petites entreprises, startups, chercheurs, associations d'usagers et autres organismes publics. Publiez les règles d'éligibilité, et veillez à ce que le processus ne favorise pas uniquement ceux qui ont les moyens de répondre aux appels.
Pour aller plus loin
Commencez par une carte d'écosystème et une cartographie des parties prenantes du secteur, puis accordez-vous sur la cause avec un arbre à problèmes et posez les étapes sur une feuille de route. Pour la vue d'ensemble, lisez Innovation d'écosystème, et pour le format événementiel, Le hackathon d'écosystème.