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Culture et leadershipArticle de fond12 min de lecture

La culture de l'innovation : ce qu'elle est, et comment les dirigeants la construisent vraiment

La culture de l'innovation, c'est ce qui arrive quand une idée neuve heurte une habitude. Définition, comment la bâtir chaque semaine, erreurs à éviter.

La rédaction de Tiremesù

La culture de l'innovation : ce qu'elle est, et comment les dirigeants la construisent vraiment

La culture de l'innovation est l'ensemble des habitudes qui décident de ce qui arrive lorsqu'une idée nouvelle se heurte à la manière habituelle de faire : les gens osent-ils la formuler, quelqu'un la teste-t-il à moindre coût, l'organisation tire-t-elle des enseignements du résultat ? Les dirigeants la construisent moins par des déclarations de valeurs que par ce qu'ils interrogent, financent, récompensent et tolèrent chaque semaine. Si vous voulez connaître votre culture, observez ce qu'il advient de la troisième idée qu'un collaborateur junior avance dans le mois, pas de la première.

Ce guide couvre l'ensemble du sujet : ce qu'est la culture de l'innovation et ce qu'elle n'est pas, les cinq éléments qui la composent, comment les dirigeants la construisent en pratique, comment savoir si elle fonctionne, et où elle se brise le plus souvent. Chaque partie renvoie à un article plus détaillé de cette rubrique.

Ce qu'est la culture de l'innovation, et ce qu'elle n'est pas

La plupart des définitions décrivent un état d'esprit : ouverture, curiosité, goût du risque. Cet état d'esprit compte, mais c'est un résultat. Ce que vous pouvez réellement observer et changer, ce sont des comportements et des routines.

Une définition de travail utile : la culture de l'innovation est la réponse partagée et non écrite à la question « que m'arrive-t-il ici si j'essaie quelque chose de nouveau ? » Les gens y répondent à partir de faits. Ils se souviennent de ce qui est arrivé au dernier qui a contesté un processus en réunion, du pilote abandonné sans bruit, de qui a été promu et de qui a été mis à l'écart. Edgar Schein, dont les travaux sur la culture organisationnelle restent la référence, soutenait que les dirigeants ancrent la culture principalement par ce à quoi ils prêtent attention et ce qu'ils mesurent, par leur réaction aux incidents critiques, par leur façon d'allouer ressources et récompenses, et par ceux qu'ils choisissent et promeuvent. Les affiches et les grandes réunions plénières arrivent loin derrière.

Ce que la culture de l'innovation n'est pas :

  • Ce n'est pas un département. Un lab ou une cellule innovation peut aider, mais si le reste de l'organisation y voit l'endroit où les idées nouvelles deviennent le problème de quelqu'un d'autre, la culture ne change pas.
  • Ce n'est pas un événement de lancement. Un hackathon ou un appel à idées dit aux gens que l'innovation est bienvenue pendant une semaine. Ce qui se passe en sixième semaine leur dit si elle est bienvenue tout court. (Nous l'abordons dans pourquoi la culture de l'innovation meurt après l'événement de lancement.)
  • Ce n'est pas le règne du chacun pour soi. Les cultures d'innovation fortes sont souvent très disciplinées. Elles savent clairement quels problèmes comptent, comment les idées sont testées et quand un travail s'arrête.
  • Ce n'est pas l'opposé de l'excellence opérationnelle. Il faut les deux. Tout l'art consiste à savoir quel travail exige de la fiabilité et lequel exige des expérimentations, et à ne pas gérer l'un avec les règles de l'autre.

Les cinq éléments d'une culture de l'innovation

En pratique, les organisations qui produisent régulièrement de nouveaux services, produits et façons de travailler partagent généralement cinq caractéristiques. Aucune n'est exotique.

1. Une idée claire des problèmes qui comptent. Les gens innovent sur ce qu'ils pensent être important pour la direction. Si les priorités sont floues, les idées s'éparpillent en projets personnels et rien ne reçoit assez d'attention pour aboutir. Une liste courte et publique des problèmes que l'organisation veut le plus résoudre fait davantage pour la culture que n'importe quel slogan.

2. La permission de prendre la parole, y compris vers le haut. Amy Edmondson, de la Harvard Business School, définit la sécurité psychologique comme la conviction partagée que l'équipe est un lieu sûr pour la prise de risque interpersonnelle. Le projet Aristotle de Google, qui a étudié 180 de ses équipes, a montré que la sécurité psychologique était la plus importante des cinq dynamiques identifiées dans les équipes efficaces. Dans le travail d'innovation, elle se traduit par des personnes qui disent « je ne pense pas que cela marchera » ou « je me suis trompé » sans en payer le prix. Voir la sécurité psychologique dans les équipes d'innovation pour ce que cela donne au quotidien.

3. Des moyens simples et routiniers de tester les idées. Les cultures meurent lorsque la seule façon d'essayer quelque chose passe par un business case complet et un cycle budgétaire. Le schéma sain est une voie courte et rapide pour tester des hypothèses : un échange avec dix utilisateurs, un prototype papier, une version manuelle d'un service menée pendant deux semaines. Si tester coûte peu, dire oui coûte peu.

4. Un rapport honnête à l'échec. Non pas célébrer l'échec, ce que la plupart des collaborateurs voient à juste titre comme une posture, mais distinguer les types d'échec. Edmondson sépare les échecs évitables, qu'il faut réduire, des échecs intelligents : ceux qui surviennent en territoire nouveau, au service d'un objectif, après avoir fait ses devoirs, et assez petits pour rester sans danger. Les seconds sont le prix de l'apprentissage. Notre article sur pourquoi presque personne n'« échoue vite » vraiment explore l'écart entre le slogan et la pratique, et comment parler de l'échec dans une culture qui le sanctionne traite du langage.

5. Reconnaître la contribution, pas seulement les gagnants. La plupart des innovations sont collectives. Si seule la personne qui présente l'idée finale en récolte le mérite, les gens cessent de partager leurs pensées précoces et encore inabouties. Reconnaître qui a cadré le problème, qui a mené les entretiens et qui a écarté tôt une mauvaise option entretient la contribution. La récompenser sans en faire un jeu de points est une compétence à part entière : voir récompenser l'innovation sans la tuer à coups de KPI.

Comment les dirigeants la construisent vraiment

La culture change quand les gens voient, de façon répétée, la preuve que les règles ont changé. Cela passe par le comportement des dirigeants, répété pendant des mois. Voici la séquence qui fonctionne dans la plupart des organisations.

  1. Nommez trois à cinq problèmes qui méritent d'être résolus. Publiez-les. Rendez-les assez précis pour qu'une équipe puisse commencer dès demain (« réduire le délai entre réclamation et résolution pour les clients petites entreprises ») plutôt que des thèmes (« orientation client »).
  2. Changez les questions que vous posez dans les réunions courantes. Ajoutez deux questions à chaque revue : « Qu'avons-nous appris qui nous a surpris ? » et « Que supposons-nous sans l'avoir testé ? » Les gens se préparent aux questions qu'ils attendent. En un trimestre, les équipes commencent à apporter des preuves.
  3. Créez une voie courte et rapide pour tester. Convenez que toute équipe peut consacrer un petit temps défini, disons deux semaines, à tester une idée sur un problème identifié, sans business case. Demandez seulement l'hypothèse testée et le résultat qui la ferait changer d'avis. La cartographie des hypothèses et un simple test d'hypothèse suffisent comme cadre.
  4. Réagissez bien à la première mauvaise nouvelle. La première fois qu'un pilote échoue ou qu'une équipe reconnaît une erreur de jugement, c'est l'incident critique dont parle Schein. Tout le monde regarde. Remerciez l'équipe pour l'information, demandez-lui ce qu'elle a appris et ce qu'elle va essayer ensuite. Une seule réaction visiblement juste fait plus qu'une année de messages.
  5. Arrêtez des choses en public. Utilisez chaque trimestre une liste des activités à arrêter. Quand les dirigeants arrêtent ouvertement leurs propres projets fétiches et expliquent pourquoi, les gens apprennent qu'arrêter est une décision normale, pas une sanction.
  6. Protégez du temps. Si le travail d'innovation s'ajoute toujours à un emploi du temps déjà plein, seuls les plus obstinés s'y consacreront. Renoncez explicitement à autre chose.
  7. Promouvez ceux qui l'ont bien fait. À terme, la culture est fixée par ceux qui progressent. Si les personnes qui ont testé, appris et changé de cap sont visiblement promues, le message passe.
Le canevas de la cartographie des hypothèses
Le canevas de la cartographie des hypothèses

Les dirigeants oublient souvent deux groupes. Le premier, ce sont les managers intermédiaires, qui contrôlent le temps des équipes et portent souvent le risque des idées nouvelles sans en avoir le mérite : voir les managers intermédiaires, ces bloqueurs discrets, et comment les rallier. Le second, c'est la hiérarchie elle-même. Dans de nombreuses organisations, en particulier dans les pays du Golfe, l'ancienneté fait partie de la manière dont le respect s'exprime, et la combattre se retourne contre vous. L'innovation dans les cultures hiérarchiques explique comment composer avec elle.

Pour la face moins visible du métier, lisez 5 choses que font les grands leaders de l'innovation et dont personne ne parle et la semaine d'un leader de l'innovation.

Un exemple détaillé

Illustratif. Un opérateur régional de transport public en Europe du Nord a lancé deux appels à idées en trois ans. Chacun a suscité des centaines de propositions ; presque aucune n'a été mise en œuvre, et les agents ne croient plus que le prochain sera différent.

Une nouvelle directrice des opérations essaie une autre approche. Elle nomme quatre problèmes, dont « les conducteurs perdent trop de temps aux relèves » et « les voyageurs à mobilité réduite ne font pas confiance aux informations aux arrêts ». Elle demande à chaque dépôt d'en choisir un et donne aux équipes deux semaines et un petit budget de matériel pour tester quelque chose, sans business case. Lors de la revue mensuelle des opérations, elle ajoute les deux questions sur les surprises et les hypothèses non testées.

Le premier test échoue : une nouvelle check-list de relève ralentit les changements de service. Le chef de dépôt le présente avec appréhension. La directrice demande ce que l'équipe a appris, et il s'avère que les conducteurs ignoraient complètement l'ancienne check-list, ce que personne ne savait. Ce constat oriente le deuxième test, qui fonctionne. Elle raconte l'histoire à la réunion plénière suivante, en citant l'équipe et l'échec.

Six mois plus tard, trois dépôts apportent des tests en revue sans qu'on le leur demande. Rien n'a changé dans la déclaration de valeurs de l'organisation. Ce qui a changé, c'est ce qui est arrivé, de façon visible, à ceux qui ont essayé quelque chose.

Comment savoir si elle fonctionne

On ne peut pas mesurer directement une culture, et compter les idées en est un mauvais indicateur (voir compter les idées, le pire KPI de l'innovation). Cherchez plutôt des signes dans le travail ordinaire :

  • Les mauvaises nouvelles remontent plus vite. Les problèmes atteignent la direction en quelques semaines, pas en fin d'année.
  • Les tests sont petits et fréquents. Vous voyez beaucoup d'expérimentations de deux semaines plutôt que quelques gros pilotes.
  • Des projets s'arrêtent. Ils prennent fin sur une décision et une brève trace de ce qui a été appris, plutôt que de s'éteindre peu à peu.
  • Les contributeurs sont nommés. Quand une initiative réussit, on peut vous dire qui a fait quoi en chemin.
  • Les rétrospectives changent les choses. Une rétrospective produit un ou deux changements concrets, et la suivante vérifie qu'ils ont eu lieu.
Le canevas de la rétrospective
Le canevas de la rétrospective

Une pratique simple : une fois par trimestre, demandez à dix personnes de différents niveaux : « Qu'est-il arrivé à la dernière personne ici qui a essayé quelque chose qui n'a pas marché ? » Si les réponses sont cohérentes et justes, la culture est réelle.

Erreurs fréquentes

À faire

  • Commencer par quelques problèmes nommés, pas par un appel à idées ouvert.
  • Rendre le test moins coûteux que le débat. Un test de deux semaines tranche la plupart des discussions.
  • Considérer le premier échec comme le moment qui fixe la culture, et s'y préparer.
  • Mener un premortem avant les grands lancements, pour que les risques soient soulevés tant qu'ils sont encore peu coûteux à corriger. La technique vient du psychologue Gary Klein.
  • Reconnaître toute la chaîne de contribution, pas seulement la personne qui présente à la fin.
Le canevas du premortem
Le canevas du premortem

À éviter

  • Lancer avec un grand événement sans suite. Cela enseigne le cynisme.
  • Dire « fail fast » tout en sanctionnant l'échec dans les entretiens annuels. Les gens croient l'entretien annuel.
  • Confier l'innovation à une seule entité et attendre que la culture de toute l'organisation change.
  • Mesurer la réussite au nombre d'idées soumises.
  • Classer les individus les uns contre les autres en matière d'innovation. Cela tue le partage et la collaboration.
  • Ignorer les managers intermédiaires. Ce sont eux qui décident si les gens ont du temps.

Questions fréquentes

Combien de temps faut-il pour construire une culture de l'innovation ? Vous verrez les premiers signes en un ou deux trimestres si le comportement des dirigeants change de façon constante : davantage de mauvaises nouvelles qui remontent, davantage de petits tests. Un changement profond, qui survit à un changement de dirigeant, prend généralement plusieurs années, car il dépend de ceux qui sont promus.

Peut-on construire une culture de l'innovation dans une organisation publique ? Oui, et les principes sont les mêmes. Les différences sont pratiques : les validations prennent plus de temps, le risque est jugé plus publiquement, et la hiérarchie est souvent plus forte. Les petits tests sans danger et un parrainage visible au plus haut niveau n'en sont que plus importants. Notre article sur les 90 premiers jours dans une administration traite du démarrage.

Quel est le rôle d'un dirigeant dans la culture de l'innovation ? Rendre sûr et peu coûteux le fait d'essayer des choses sur des problèmes qui comptent, et le prouver encore et encore par sa façon de réagir, ce qu'il finance et ceux qu'il promeut. Le dirigeant n'a pas besoin d'avoir les idées. Il doit s'assurer que les bonnes idées survivent au contact de l'organisation. Si c'est vous qui avez l'idée et avez besoin du soutien de la direction, voir comment obtenir le soutien de la direction pour une idée.

Pour aller plus loin

Commencez par les pratiques qui changent le plus vite les comportements. Une rétrospective régulière installe l'habitude d'apprendre à voix haute. La cartographie des hypothèses transforme les débats en tests. Un premortem permet d'exprimer ses doutes tôt sans risque, et une liste des activités à arrêter rend l'arrêt normal. Parcourez tous les guides de méthode pour aller plus loin.